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Yang Jie, la pérégrination d’une réalisatrice

2017-07-21      Texte de Ru Yuan

 

La grande réalisatrice chinoise Yang Jie, qui avait adapté pour la télévision en 1986 le roman classique La Pérégrination vers l’Ouest, est décédée le 15 avril à l’âge de 88 ans. Les hommages se sont multipliés pour cette femme dont l’œuvre a ému des générations. 

Zhang Jinlai, plus connu sous son nom de scène Liu Xiao Ling Tong, qui a joué le rôle du Roi singe dans la série télévisée, a rendu hommage à la réalisatrice sur les réseaux sociaux : « Je suis sous le choc et extrêmement peiné d’apprendre le décès de la grande réalisatrice Yang. La perte est grande pour la télévision chinoise. Nous nous souviendrons de toi à jamais et nous te souhaitons un voyage paisible. » 

Il y a trois décennies, la série La Pérégrination vers l’Ouest, inspirée de l’un des quatre romans classiques du pays, réalisée par Yang Jie et produite par la Télévision centrale de Chine (CCTV), est arrivée sur tous les écrans chinois. La série a connu un succès immédiat et s’est même exportée au Vietnam, à Singapour, au Japon et au Cambodge. Selon un sondage réalisé par HunanTV.com, les spectateurs lui donnaient une note de 87,4 sur 100 en 1987. Elle a été rediffusée plus de 3 000 fois et pas une année ne passe sans qu’elle soit sur les écrans. Un tel succès n’arrive jamais facilement. Avec un budget serré et un faible soutien logistique, Yang Jie et son équipe de production ont dû consacrer six ans à la réalisation des vingt-cinq épisodes de la série. 

  

« Conserver l’essence du roman »  

Yang Jie est née en 1929 à Macheng, dans la province du Hubei. Elle est devenue speakerine à Qingdao, dans la province du Shandong, avant d’aller travailler pour la Radio nationale de Chine en 1954. En 1958, elle est passée à la CCTV. En 1981, son expertise de l’opéra a fait qu’on l’a choisie pour réaliser l’adaptation du roman classique La Pérégrination vers l’Ouest. 

Ce roman, publié à la fin du XVIe siècle, est une épopée mythologique sur le thème bouddhique inspirée par le pèlerinage du moine légendaire de la dynastie Tang (618-907), Xuanzang. Accompagné de ses quatre disciples, le Roi singe Sun Wukong, le cochon Zhu Bajie, la créature marine ShaWujinh et le prince dragon qui se transforme en cheval blanc lorsque Xuanzang le chevauche, le moine va au-devant de nombreux défis à travers l’Asie centrale vers l’Inde pour récupérer des soutras sacrés du bouddhisme. Pour beaucoup en Occident, le roman est connu pour les aventures du Roi singe.  

L’interprétation d’un grand classique n’est jamais tâche aisée. Avant la série, le récit avait déjà fait l’objet de diverses adaptations au cinéma, à l’opéra et même en dessin animé. C’est justement parce que le roman était si connu et aimé du public que le défi de satisfaire les spectateurs en une production télévisée semblait être une tâche monumentale. 

Yang Jie a accepté le défi et a voulu « conserver l’essence du roman tout en retirant une partie sombre du contenu », comme elle l’a plus tard révélé dans son autobiographie. Elle a insisté pour que tout soit agréable, même l’apparence des personnages malfaisants, et pour qu’une véritable atmosphère de voyage éreintant soit ressentie. Elle a mis à profit son expérience de l’opéra et l’élégance de sa formation en arts du spectacle pour faire revivre de manière sublime l’œuvre littéraire ancienne. 

Plutôt que de suivre le récit d’origine à la lettre, elle a choisi de mettre en avant une narration dynamique, le développement des personnages et l’aventure elle-même. « Plusieurs de mes changements étaient audacieux, mais je pense qu’au final cela a fonctionné et rendu la série accessible à tous les âges », a-t-elle révélé par la suite. 

  

Un voyage aussi difficile que celui d’origine  

« La réalisation de la série a été aussi difficile que le pèlerinage véritable de Xuanzang », a soufflé Yang Jie durant la production. Cet ambitieux projet a été lancé juste au début de la réforme et de l’ouverture de la Chine, et l’équipe devait composer avec un budget serré. 

Tous les membres de la production ont reçu des salaires « incroyablement bas ». Même Yang Jie et les deux acteurs les mieux payés, Liu Xiao Ling Tong dans le rôle du Roi singe et Ma Dehua dans celui de Zhu Bajie, ne recevaient que l’équivalent de 12 dollars par épisode. Le tournage de chaque épisode prenait trois à quatre mois. 

Le manque d’argent a été le fil conducteur de la production. En 1986, après la diffusion de plusieurs épisodes, les caisses étaient complètement vides. Alors que certains suggéraient à Yang Jie de filmer un dernier épisode et de mettre fin au projet, son superviseur adjoint a réussi à obtenir un prêt de 3 millions de yuans du 11e bureau de China Railway, ce qui a permis de financer les épisodes restants.   

Outre le budget serré, la production a dû composer avec une équipe réduite. Yang Jie a été non seulement réalisatrice et productrice officiellement, elle travaillait aussi à la comptabilité, le financement, le recrutement, l’écriture et le montage. Toute l’équipe, des vedettes aux figurants, portait les équipements d’un lieu de tournage à un autre et les rangeait après leur journée de travail. 

Les conditions de travail étaient dures, mais en guerrière, Yang Jie est restée déterminée à mener son projet à bien, scène par scène. Le premier défi a peut-être été le plus grand : au début des années 1980, personne dans la partie continentale de la Chine ne s’y connaissait en effets spéciaux modernes, même les professionnels les plus expérimentés. « Nous ne savions absolument pas comment faire en sort que les immortels et les démons volent dans le ciel », a ensuite révélé Yang Jie. « Nous ne voulions pas produire quelque chose de ridicule qui aurait fait rire les spectateurs. » 

Avant le tournage, Yang Jie et son mari Wang Chongqiu, le seul professionnel de cinématographie de la série, se sont rendus à Hong Kog pour observer le tournage de séries de kung-fu et de scènes de vol avec des câbles. Cependant, lorsqu’ils ont voulu mettre leurs observations en pratique, leurs câbles n’étaient pas assez résistants et se cassaient fréquemment, causant plusieurs blessures aux acteurs. L’équipe a alors décidé d’empiler des cartons sous les câbles, si la scène exigeait plus d’espace que celui sur lequel on pouvait placer des coussins. Sur les scènes longues, des parties de sol non protégé étaient toujours là. Et l’apprentissage du vol n’était qu’une première étape. Pendant toute la série, l’équipe n’a pu utiliser qu’une seule caméra, qui est plusieurs fois tombée en panne et dont les images étaient moins nettes que celles des nouveaux modèles. Chaque scène était filmée individuellement avec l’unique caméra, ce qui explique pourquoi il a fallu six ans pour faire une série de vingt-cinq épisodes.  

  

Le voyage à nouveau entrepris 

À la recherche d’une ambiance authentique et de paysages variés pour une série filmée hors des studios, Yang et son équipe ont visité près de vingt provinces de Chine et se sont même rendus en Thaïlande. Dans les années 1980, certains lieux étaient difficilement accessibles, dangereux pour un tournage, ou sans confort moderne. L’équipe a dû camper en plein air et vivre dans des conditions rudimentaires dans des endroits sous-développés. L’un des lieux était si infesté de rats que l’équipe s’est relayée pour les chasser pendant que les autres dormaient. Aujourd’hui, grâce à la popularité de la série, la plupart de ces endroits sont des sites touristiques de renom. 

La série de Yang associe aventure, comédie, acrobaties, magnifiques paysages, acteurs talentueux et effets spéciaux créatifs. Les accessoires, les images et le montage peuvent aujourd’hui sembler basiques, mais considération faite des conditions de travail de l’époque, l’achèvement de la série et sa popularité restent des exploits impressionnants. 

En 1988, Yang Jie a remporté le prix de la réalisation à la remise des prix de l’Aigle d’or, l’équivalent pour la télévision chinoise des Emmys américains, pour son adaptation. La même année, La Pérégrination vers l’Ouest a remporté le prix de la meilleure série longue aux 8es prix de la Déesse volante, qui récompensent les meilleures productions télévisées de Chine. 

L’histoire de Yang Jie et de La Pérégrination vers l’Ouest ne s’est pas arrêtée là. Entre 1998 et 1999, elle a filmé seize nouveaux épisodes couvrant des parties jusque-là négligées du récit d’origine. Considérés comme constituant la « deuxième saison » de la série de 1986, ces seize épisodes ont aussi connu un grand succès lors de leur diffusion en l’an 2000. 

Yang a réalisé d’autres séries télévisées dans les années 1980 et 1990, qui sont pour certaines célèbres en Chine, mais elle reste connue avant tout comme le génie qui a porté La Pérégrination vers l’Ouest au petit écran. 

« Les gens m’expriment souvent leur amour pour La Pérégrination vers l’Ouest, mais à chaque fois que j’entends cela, je regrette de ne pas avoir fait une meilleure adaptation », a-t-elle confié un jour. « Si vous me demandez pourquoi tant de gens aiment cette série, je pense connaître la réponse : à l’époque, mon équipe et moi travaillions pour l’art, pas pour l’argent, pour la célébrité ou pour un profit personnel. » 

  

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